Le 22 mai dernier, le Collectif Filature a animé un atelier doctoral à la Section d’histoire et esthétique du cinéma de l’Université de Lausanne. Autour du sujet des silences de l’archive, nous avons partagé nos réflexions avec les doctorant·e·s, confronté le point de vue des archivistes et celui des chercheurs·euses et questionné nos biais, tout en explorant la part d’incertitude mais aussi de créativité que suscitent les « trous de mémoire » auxquels nous nous heurtons.

Le silence des archives est en effet notre sujet de réflexion cette année. Nous avons eu envie de nous pencher de plus près sur des questions qui sous-tendent tout inventaire, toute recherche : que nous manque-t-il, que ne voyons-nous pas, qu’oublions-nous ? Quelles pièces du puzzle avons-nous entre les mains ? Si certains silences sont évidents, d’autres sont beaucoup plus difficiles à débusquer. Par ailleurs, les absences et les silences sont constitutifs non seulement de l’archive, mais de l’histoire elle-même. Car l’histoire est en somme ce que nous faisons des traces qu’il nous reste : un récit lacunaire, une interprétation, une version non exhaustive des faits.

Dans l’avant-propos à son livre Inventaire des choses perdues, réflexion passionnante sur la perte, l’oubli et la mémoire, Judith Schalansky rappelle combien le désir de tout conserver, tout transmettre, est vain – « […] car toute connaissance est d’abord engendrée par l’oubli »[1]. Elle souligne que la croyance dans le progrès et dans une conception linéaire du temps mène à vouloir donner un sens après coup à ce qui subsiste et à vouloir l’expliquer par une forme d’amélioration constante du vivant. Pourtant, « les lois de l’évolution ont montré que c’est une interaction complexe entre hasard et adaptation qui détermine ce qui survit pour un temps »[2]. Avec Theodor Lessing [3], elle constate in fine que l’histoire est une tentative de donner forme à quelque chose qui n’en a pas – le chaos, la multiplicité des expériences, la diversité des manifestations de la vie.

Quelles que soient nos propres croyances et représentations, il faut ainsi nous débrouiller avec les traces qu’il nous reste du passé, et trouver un équilibre sans cesse à réévaluer entre l’acceptation d’un récit provisoire et les tentatives de déjouer les silences et les angles morts (les fameux « biais cognitifs »). Lors de nos séances de travail, nous avons commencé à lister et classer les types de silences et d’absences auxquelles nous avons été confrontées. Premier constat : qu’il s’agisse de mémoire orale, de pratiques artisanales ou de techniques disparues, d’histoires non archivées pour des raisons politiques, économiques, ou parce que les mémoires concernées impliquent des groupes de population méprisés ou invisibilisés, les absences de traces dans les archives exigent une grande vigilance de notre part. Ce qui est absent en dit parfois tout autant que ce qui est sous nos yeux, et la sélection n’est pas si « naturelle » qu’on veut bien le dire : outre les inévitables pertes dues aux guerres, inondations, incendies ou détériorations des supports matériels, les silences se créent par des choix volontaires et involontaires des créateurs·trices des sources, des donateurs·trices, des archivistes et des historien·ne·s. Ce qui est évalué comme « important » par une personne, une association ou une institution à une époque donnée peut très vite s’avérer discutable et obsolète. Je me souviens d’une remarque de l’archiviste et conservatrice Barbara Roth-Lochner (Bibliothèque de Genève) qui m’avait marquée, du temps où j’avais la charge d’une collection pléthorique. Elle m’avait dit non seulement que « tout garder, c’est ne rien garder », mais surtout que nous commettons forcément des erreurs et qu’il fallait faire en sorte que ces erreurs soient compréhensibles pour les suivant·e·s. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir expliciter et rendre apparentes les raisons de nos sélections. Car comment pouvoir évaluer aujourd’hui ce qui importera demain – question vertigineuse ?

 On trouve une riche littérature sur la question, notamment dans le monde anglo-saxon ; des ouvrages écrits par des archivistes et des historien·nes qui analysent les silences, qui explorent des cas précis, et qui questionnent le rôle de l’archiviste dans la mise en lumière de ces silences, voire dans leur remédiation [4]. Ces ouvrages soulignent la dimension sociale et politique des actions archivistiques, patrimoniales et historiques. En les lisant, on est non seulement amené·e à réfléchir à ce qu’il manque dans les archives déjà traitées, à l’expliciter et, partant, à y remédier si cela s’avère possible ; on est également appelé·e à être attentif·ves à la manière de sélectionner les documents et les objets dès leur préparation et leur versement, à guetter les impensés en présence.

Vue ainsi, l’histoire devient un terrain de re-création infinie, un espace à revisiter et repenser avec constance. Citons encore une fois Judith Schalansky : « Comme chacun sait, la Terre elle-même est un amoncellement de décombres d’un avenir passé, et l’humanité est une communauté disparate d’héritiers s’écharpant à propos d’un temps ancestral, numineux, voué à être continuellement accaparé et remodelé, récusé et détruit, ignoré et refoulé, si bien que, contrairement à ce que l’on croit généralement, ce n’est pas dans l’avenir, mais dans le passé que se situe le vrai espace des possibles. » [5]. Et pour pouvoir donner aux récits que nous transmettons une plus grande profondeur et une vraie consistance, les collaborations entre les différentes professions qui travaillent au contact des archives nous semblent, entre autres, une voie à privilégier.

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[1] Judith Schalansky, Inventaire des choses perdues, trad. de l’allemand par Lucie Lamy, Paris, Ypsilon, 2023, p. 16.

[2] Ibid., p. 21.

[3] Theodor Lessing, Geschichte als Sinngebung des Sinnlosen, Bremen, Dogma, 2012 (première éd. 1921).

[4] Le premier ouvrage sur la question du silence des archives est un livre de l’anthropologue Michel-Ralph Trouillot, Silencing the Past : Power and the Production of History (Boston, Beacon Press, 1995). Il y met en évidence le lien entre archive, histoire et pouvoir. On peut citer d’autres ouvrages plus récents comme Archival Silences : Missing, Lost and, Uncreated Archives (édité par Michael Moss et David Thomas, London/New York, Routledge, 2021, ou Michelle Caswell, Urgent Archives. Enacting Liberatory Memory Work, London/New York, Routledge, 2021. En français, voir Anne Klein, Archive(s) mémoire art. Éléments pour une archivistique critique, Presses de l’Université de Laval, 2019.

[5] Judith Schalansky, op. cit., p. 19.

Tableau © Collectif Filature