Dans Las Toreras, un film sorti en octobre 2023 et nominé dans la catégorie « meilleur documentaire » pour le Prix du cinéma suisse 2024 [1], l’artiste Jackie Brutsche interroge son passé familial. Entre enquête et fiction, elle questionne les différentes versions de l’histoire de sa mère Carmen Brutsche, qui s’est suicidée en 1987, à 40 ans.

Carmen Brutsche, née en Espagne et installée en Suisse suite à son mariage avec Paul Brutsche, souffrait de maladie psychique (probablement de troubles bipolaires). À travers des entretiens avec les différents membres de sa famille, la réalisatrice montre combien la compréhension de la souffrance de sa mère et de ses nombreuses hospitalisations diffère radicalement entre sa famille suisse et sa famille espagnole.

S’appuyant sur les archives conservées par son père, la réalisatrice lit à ses oncles et à sa tante d’Espagne des extraits de lettres et de journaux intimes de sa mère. Elle confronte avec une grande délicatesse les récits des différents membres de la famille aux traces écrites et aux dessins de sa mère, et fait émerger ainsi, peu à peu, la trame complexe d’une trajectoire de vie tragique, et la manière dont les différents membres de la famille en ont été affectés.

Pour affronter les silences et les tabous de ce passé douloureux, la réalisatrice appelle également la fiction à la rescousse et revêt le déguisement d’un personnage de scène qu’elle a créé : Jack Torera. Le documentaire est ainsi régulièrement entrecoupé de séquences où Jack Torera, super-héroïne tenant à la fois de Zorro et du personnage de cinéma muet, suit les traces d’une femme masquée représentant Carmen Brutsche. Dans la dernière partie du fil, Jackie Brutsche fait appel à son univers artistique plein de fantaisie pour mettre en scène un combat entre Jack Torera et un étrange monstre. Ce monstre n’est autre que la folie de Carmen telle qu’elle l’a représentée dans un dessin déchirant datant de 1986 (voir illustration ci-dessus). 

Ce film, qui allie à la démarche documentaire le pouvoir de l’imagination, révèle combien les traces tangibles du passé sont précieuses lorsqu’il s’agit d’affronter les non-dits et les tabous familiaux. En reconstituant la vie de sa mère, en faisant circuler la parole autant que les écrits, Jackie Brutsche permet aussi aux récits familiaux de sortir de leur figement, de s’aérer et, in fine, de s’apaiser. Elle transforme un matériau menaçant par son invisibilité en récit documenté et imagé qu’elle peut s’approprier, tout en lui laissant sa complexité, sa plurivocité.

Las Toreras est actuellement disponible sur les plateformes suivantes :