
(Dans un livre écrit l’année précédant sa mort, alors qu’il venait d’apprendre qu’il avait un cancer, l’écrivain suédois Henning Mankell (1948-2015) interroge sans relâche le temps long de l’histoire. Sable mouvant. Fragments de ma vie est construit en allers-retours incessants entre les souvenirs de l’auteur et ses réflexions sur ce qu’il subsiste des sociétés humaines à l’aune des millénaires écoulés.
Le pivot de ses questionnements est la construction d’un site de stockage de déchets nucléaires en Finlande. Onkalo (terme finnois signifiant « trou », « cave ») est formé d’alvéoles creusées à 520 mètres de profondeur dans la roche-mère. Le site est censé garantir une sécurité de stockage durant 100’000 ans au moins, jusqu’à ce que le niveau de radioactivité des déchets retombe à un niveau « sûr » – en sachant que, pour les déchets les plus toxiques, la durée de radiation est estimée à 250’000 ans.
Henning Mankell met cette durée abstraite en rapport avec l’histoire de la planète Terre et la durée des sociétés humaines. 100’000 ans, calcule-t-il, représentent environ 3000 générations. Et, ajoute-t-il, s’appuyant sur les recherches du scientifique Milutin Milanković (1879-1958), la prochaine période de glaciation, dans 5000 ans, recouvrira le globe d’une chape de glace. D’ici 100’000 ans, il y aura eu plusieurs ères glaciaires qui modifieront complètement la vie sur Terre, en affectant également l’écorce terrestre. Que subsistera-t-il des sociétés humaines après cela ? Avec comme contrepoint les peintures rupestres de Chauvet ou les sculptures de l’Île de Pâques, Mankell souligne que notre civilisation laissera une trace bien particulière de son passage : « Pas Rubens, Rembrandt, Raphaël. Pas Shakespeare, Botticelli, Beethoven, Bach ou les Beatles. Rien de tout cela. Quand notre civilisation aura disparu, il restera deux choses. La sonde spatiale Voyager lancée dans sa course à travers l’espace interstellaire. Et les déchets nucléaires enfouis au cœur de la roche mère. »[1]
Certain·e·s considéreront peut-être ces réflexions comme anxiogènes ou profondément décourageantes. Pour ma part, en tant qu’être humain d’abord, en tant qu’historienne ensuite, ce livre dont je relis régulièrement des passages me permet d’insuffler un peu de recul et de légèreté dans mes préoccupations. Il offre notamment la possibilité de resituer la question du sens de nos actions dans un équilibre nuancé entre un je-m’en-foutisme dangereux et un attachement mortifère. Entre « rien n’importe » et « tout compte ».
Qu’il est prétentieux (et inconscient) de croire que nous pouvons cacher de manière sûre nos déjections les plus dangereuses pendant 100’000 ans ! Plus humblement, penser préserver les traces de notre passage sur terre ne peut s’imaginer que dans un temps relativement court, à de rares exceptions près. Travaillant actuellement sur les archives d’une maison d’édition, j’ai pu mesurer combien les héros d’un jour tombent vite dans l’oubli : des écrivaines et écrivains ayant vendu leurs livres comme des petits pains il y a 50 ans, stars d’une époque, ont déjà disparu des mémoires.
Le déni est sans doute la protection la plus accessible contre le vertige du temps qui passe et le caractère éphémère de nos existences. Et l’on s’agite alors beaucoup, prenant au sérieux ce qui, souvent, n’est que détail. Dans le domaine patrimonial, la conscience que, de ce que nous cherchons à préserver pour les générations futures, peu de choses subsisteront à moyen terme déjà, pourrait nous décourager sérieusement. Dès le prochain changement de bases de données, dans 5, 10 ou 15 ans, beaucoup d’informations enregistrées méticuleusement par les archivistes seront perdues.
Pourtant, le soin apporté à la préservation de ce qui nous a été transmis et de ce que nous souhaitons transmettre à notre tour est au cœur même des sociétés humaines – qu’il s’agisse de mémoire orale, de récits mythologiques, de livres sacrés ou d’objets précieux. Henning Mankell lui-même évoque l’émotion qui l’a saisi en consultant les archives pluriséculaires de la ville de Tombouctou, préservées par le climat désertique et miraculeusement rescapées, pour leur majeure partie, de la folie destructrice des extrémistes religieux. « […] les archives existent afin que nous n’oubliions pas notre histoire. », souligne-t-il[2].
Entre la conscience de la volatilité de nos traces sur cette planète et la nécessité de transmettre les petites et grandes histoires, comment trouver une forme de justesse ? Qu’est-ce qui importe vraiment, au fond ? – semble nous dire ce paradoxe. Que souhaitons-nous transmettre avant tout ? Et pouvons-nous, dans le mystère troublant de ces héritages incertains, trouver de la joie et ici et maintenant dans le travail de mémoire, en faire un espace de vie et de créativité dans le présent ? En cherchant à documenter de la manière la plus rigoureuse possible les traces de celles et ceux qui nous ont précédé·e·s (ou qui vivent encore !), peut-on, avec sensibilité et un brin d’irrévérence, imaginer une mise en perspective des quêtes et des efforts de nos ancêtres – et des nôtres ?
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[1] Henning Mankell, Sable mouvant. Fragments de ma vie, traduit du suédois par Anna Gibson, Paris, Seuil, 2015, pp. 42-43. Merci à Manon Saudan de m’avoir également signalé le roman graphique Le droit du sol d’Étienne Davodeau, qui traite de questions analogues. L’auteur les évoque en parcourant à pied le chemin qui relie, en France, les grottes du Pech Merle (et leur peintures préhistoriques) au site d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure (Étienne Davodeau, Le droit du sol. Journal d’un vertige, Paris, Futuropolis, 2021).
[2] Henning Mankell, op. cit., p. 114.