
Les boîtes d’archives posées sur la table ont la peau tannée et tavelée des voyageuses au long cours. Certaines d’elles sont bombées, retenant à peine les liasses compactes qu’elles contiennent. D’autres se révèlent légères comme des plumes lorsqu’on les soulève. À côté d’elles, il y a aussi des cartons à chaussures pleins de photographies écornées, des sacs usagés où les objets et les papiers les plus divers s’entassent.
Les traces d’une vie, et d’autres vies entrelacées à celle-là. Une vie passée à apprendre, écrire, découvrir, imaginer, rêver, aimer, s’insurger. Le trésor un peu aléatoire accumulé au gré des ans. Certains documents ont été archivés avec soin – manuscrits, correspondance, carnets de voyages. Et puis il y a les laisses de mer, que le courant des jours a déposé sur la grève : revues en vrac, bouts de papier recouverts de notes, souvenirs divers, factures mélangées, courriers administratifs, pièces de monnaie de pays lointains, montre de gousset d’un aïeul, petite sculpture en terre cuite reçue d’une amie.
Celle ou celui qui s’attelle à l’inventaire d’une telle archive est promis à des exclamations de joie et des soupirs de découragement. Plonger dans les sédiments d’une vie, qu’ils soient ordonnés ou chaotiques, fait alterner les découvertes, les émotions et les temps de flottement et de doute. Comment classer ces documents en respectant leur origine, leur rôle, leur caractère intime ou officiel tout à tour, tout en rendant leur organisation compréhensible pour de futur·e·s archivistes, historien·ne·s ou chercheurs·ses ? Comment rendre les traces du passé fécondes pour l’avenir ? Et puis, on a beau peaufiner son plan de classement encore et encore : comme dans nos propres armoires, il y a des objets et des documents rebelles à toute catégorie. Ceux qui finissent inéluctablement sous l’étiquette douteuse des « divers ».
À quoi sert un inventaire ? À dresser un état des lieux, contrôler ses possessions, identifier ce qu’il manque ? Est-ce une liste, une comptabilité, un tour d’horizon, une enquête ? Tâche souvent sous-estimée (voire considérée avec condescendance), l’inventaire est pourtant une étape essentielle de tout travail tant soit peu sensé sur l’archive ou la collection. Une étape privilégiée, même – n’en déplaise au préjugé tenace sous nos latitudes qui tient encore, malgré tout, les tâches manuelles, répétitives ou pragmatiques pour détachées de toute pensée véritable, et toute réflexion profonde pour détachée des réalités pratiques. D’un côté, le ménage, de l’autre, la philosophie, en résumé. Et pourtant…. en se confrontant visuellement et manuellement aux documents, à leurs dimensions, leur matière, leur couleur, leur contenant et leur agencement, on saisit comme par osmose une infinité d’informations transmises par nos sens, certes, mais aussi par l’appréhension de la globalité de l’archive. Outil de connaissance par excellence, l’inventaire permet d’interroger avant d’interpréter. Il fait surgir les bizarreries, les manques, les incohérences. Pourquoi des photographies de formats si différents au sein d’une même archive ? Pourquoi l’absence de traces d’un fils ou d’une amante dans le courrier pourtant conservé soigneusement ? Pourquoi une telle accumulation de coupures de presse pour les années 1950 ?
Cette fréquentation sensible et sensorielle des documents que l’on ordonne dans sa liste Excel est aussi l’occasion d’un frôlement intime avec l’histoire personnelle, familiale ou sociale qu’ils contiennent. Pour identifier, dater et contextualiser des manuscrits, des carnets d’esquisse ou des lettres, par exemple, il est évidemment nécessaire de les parcourir, de les soupeser et de les retourner, de mener des recherches. On serait surpris d’apprendre comment on saisit au vol, dans ce travail qui doit sans cesse équilibrer rapidité et précision, une foule de détails qui trahissent une personnalité, un événement, un contexte. En lisant une lettre en diagonale, à la recherche de noms, en regardant un négatif à la loupe, en quête d’indices, une émotion vous saisit soudain, sans crier gare. Un fou-rire, une larme, un étonnement.
Aujourd’hui, les attentes créées par les possibilités sans cesse en développement des outils numériques imposent une pression supplémentaire aux responsables d’archives et de collections. Héritières et héritiers de fonds d’archives souvent pléthoriques mais seulement (très) partiellement inventoriés, on attend de leurs équipes une mise à disposition détaillée des documents via les bases de données. Pourtant, les tâches de documentation et d’inventaire qui sont la fondation de cette divulgation sont aussi les dernières à bénéficier d’une réelle reconnaissance. Dites « numérisation », et vous êtes presque assuré·e de trouver un financement. Dites « inventaire », il ne vous reste souvent qu’à bricoler des solutions (ou vos yeux pour pleurer). Alors que, sans inventaire, il ne peut y avoir de numérisation valable et durable, de recherche sérieuse, de vision claire des collections… Avant d’aboutir à un inventaire en ligne consultable par le public, un travail patient, réfléchi et minutieux doit être fourni.
Le philosophe et charpentier Arthur Lochmann dit en préambule de son livre La vie solide : « […] en développant un rapport productif à la matière, en apprenant à inscrire mes actions dans la durée, en adoptant l’éthique artisanale du bien faire, j’ai trouvé des clés pour m’orienter dans notre époque frénétique. »[1]. Plutôt que de considérer le traitement manuel et intellectuel de l’archive effectué lors de l’inventaire comme une formalité ennuyeuse, nous y voyons une formidable mine de découvertes, d’apprentissages, de liens enrichissants et de remises en question salutaires. Une solide connaissance acquise à l’épreuve de la matière.
[1] Arthur Lochmann, La vie solide. La charpente comme éthique du faire, Paris, Payot & Rivages (Petite biblio Payot), 2021, p. 15.